Par Dr Mistoihi ABDILLAHI, sociologue et écrivain
Ancien étudiant de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Le mercredi 15 octobre 2025, la communauté scientifique africaine a perdu l’un de ses plus éminents membres : le Professeur Moustapha TAMBA, ancien Chef du Département de Sociologie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD). Son décès a suscité une profonde émotion parmi ses collègues, ses anciens étudiants et l’ensemble du monde universitaire africain.
C’est avec une tristesse immense et une émotion sincère que j’ai appris cette nouvelle. Elle touche un homme d’une dimension intellectuelle et humaine exceptionnelle — un maître, un guide, mais aussi un frère.
J’ai eu le privilège d’être son étudiant à l’UCAD, notamment dans les cours de méthodologie de la recherche et de sociologie des religions. Par sa rigueur scientifique, sa clarté d’esprit et sa profondeur d’analyse, il m’a transmis l’amour de la sociologie, la passion de la recherche et le sens de la responsabilité intellectuelle. Mais au-delà de ses qualités d’enseignant, j’ai découvert en lui un homme d’une rare bienveillance.
Conscient de mes difficultés à poursuivre mes études au Sénégal sans bourse de l’État comorien, il m’a tendu la main. Il me faisait participer à ses consultations sociologiques, me permettant ainsi de subvenir à mes besoins. Ce geste, bien plus qu’un soutien matériel, traduisait sa générosité et sa sensibilité aux parcours méritants.
Le Professeur TAMBA ne connaissait pas les Comores avant notre rencontre. Intrigué par ce petit archipel de l’océan Indien, il s’y est vite intéressé. À travers nos échanges, il a découvert une culture, une spiritualité et une société qui l’ont fascinée. Depuis, il portait un attachement sincère pour mon pays et m’encourageait sans cesse à poursuivre mes recherches sur les traditions et les croyances comoriennes.
Même après mon départ de Dakar — d’abord pour Paris, puis pour Antananarivo — il n’a jamais cessé de m’écrire, de m’encourager, de me conseiller. Quand j’ai été nommé en 2016 Directeur de Cabinet du Vice-président de l’Union des Comores, il m’a adressé une lettre que je garde précieusement. Avec sa franchise habituelle, il m’y mettait en garde contre la tentation politique : « Dans la politique, on risque d’être jugé par des ignorants, tandis qu’en science, on peut élever la pensée et porter un drapeau. » Ces mots ont profondément marqué ma vie.
En 2018, il accepta mon invitation à venir aux Comores. Il y anima deux séminaires mémorables — l’un sur la rédaction d’un article scientifique, l’autre sur la rédaction d’une thèse de doctorat. Son passage fut un véritable événement pour la communauté universitaire comorienne. Il visita l’Université des Comores, rencontra ses autorités et proposa la création d’une école doctorale ainsi qu’un partenariat durable entre l’UCAD et l’UDC. Ce projet, malheureusement non concrétisé, demeure un témoignage de sa vision d’une Afrique scientifique unie et solidaire.
En 2022, j’eus l’immense honneur qu’il préface mon ouvrage « Traditions et religions aux Comores ». Sa préface, à la fois érudite et humaine, traduisait toute la profondeur de sa pensée. Il y évoquait la spiritualité, la coexistence religieuse et la force des traditions comme leviers de cohésion sociale. Il avait cette capacité rare d’allier la rigueur du chercheur à la sensibilité du poète.
Durant sa maladie, il n’a cessé de m’écrire. Malgré la souffrance, il continuait à me dire : « N’abandonne jamais la sociologie. Continue d’écrire. L’écriture, c’est la forme la plus noble de la résistance. » Ces mots résonnent encore en moi. Ils sont devenus une leçon de courage et de fidélité au savoir.
Je lui avais fait la promesse — et je la réaffirme aujourd’hui — de demeurer disponible pour venir enseigner au Département de Sociologie de l’UCAD, afin de contribuer, à ma manière, à la continuité de son œuvre. Ce sera ma façon d’honorer sa mémoire et de prolonger le souffle de sa pédagogie auprès des nouvelles générations.
Le Professeur Moustapha TAMBA fut un sociologue engagé, un intellectuel éclairé, un bâtisseur de ponts entre les savoirs et les peuples. Il croyait à la mission sociale du chercheur, au rôle de la science dans la transformation du monde et à la responsabilité morale de l’universitaire. Son dévouement, sa rigueur, sa disponibilité et sa modestie resteront à jamais dans nos mémoires.
À travers ces lignes, j’exprime mes condoléances les plus attristées à sa famille, à ses collègues et à tous les étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop. Nous avons perdu un professeur remarquable, un sociologue visionnaire et un homme profondément humain.
Pour ma part, j’ai perdu un guide spirituel et un père intellectuel.